Le premier bonhomme

Dans quelques années, j’aurais aimé montrer à ma fille son tout premier bonhomme... Sauf que le tout premier, elle l’a dessiné sur une ardoise Velleda! J’ai à peine eu le temps de m’émouvoir, que déjà elle l’avait gommé d’un revers de la main. Elle a longtemps adoré la magie de cette satanée ardoise, au point d’en faire son seul support de création, au grand désespoir de sa mère!

Peu importe ! Voici le premier homme têtard qu’elle m’a finalement permis de sauvegarder : un dessin griffonné à l’abri des regards au dos d’un livre d’art qu’elle a tout aussi rapidement remisé dans la bibliothèque — inutile de préciser qu’elle en a également profité pour raturer, corriger, parachever les compositions contenues à l’intérieur de l’ouvrage, certainement trop minimalistes à son goût. Heureusement pour nous, parents, cette archive, nous l’avons dénichée par mégarde et sauvée d’un oubli certain...

Comme quoi, il n’y a pas d’âge pour organiser l’écriture de sa vie ou de son œuvre. À trois ans, notre fille a imposé ce récit bien plus éloquent que la vérité. Aurais-je eu plus tard une histoire à lui raconter si elle avait sagement réalisé son dessin au centre d’une page A4 que j’aurais aussitôt rangée dans une pochette étiquetée ? Sûrement pas ! L’imprécision de la chronologie, le désordre des archives, le hasard de la trouvaille assure à ce premier bonhomme une anecdote touchante et cocasse que j’aurai plaisir à partager avec elle dans le futur.

Entreprendre l’écriture de ses mémoires, le récit de sa vie, d’une naissance ou d’un voyage, le portrait d’un proche ou toute autre biographie n’est pas vraiment une question de documents ordonnés, de précision temporelle, d’exactitude factuelle, de mémoire infaillible. Si c’était le cas, personne ne se lancerait dans un tel projet ! Qui peut prétendre détenir des souvenirs parfaitement conformes à la réalité des événements ? Qui peut revendiquer la vérité du passé ? Seuls importent, je crois, la force du souvenir, l’émotion encore palpable qu’il procure et l’effet de sa narration sur le lecteur. Il ne s’agit pas de réinventer les faits, ni de mentir sur son être profond, mais de s’emparer de la puissance du récit.

Ce bonhomme n’est pas le premier, certes. Mais il est le premier qu’elle a voulu conserver. Et ce choix m’émeut tout autant que le brouillon originel, effacé aussi rapidement qu’il avait été esquissé.

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